« Designer la Slate, c’était rendre tangible l’incroyable potentiel de rupture de la technologie iskn »

A la tête d’Inconito Design Studio et directeur artistique de Petzl, Christophe Chedal Anglay apporte à iskn 25 années d’expérience dans le design de produits techniques haut de gamme et son précieux réseau d’entreprises partenaires. Nous nous sommes retrouvés à  Grenoble, le 6 juillet 2015, pour une longue discussion sur la naissance de la Slate et sa collaboration avec iskn.

Quel était le brief initial d’iskn pour la Slate ?

Il n’y a pas eu de brief, pas au sens habituel du mot. Au moment où nous commençons à travailler ensemble, on est encore très loin du concept de la Slate. iskn me présente avant tout une technologie – une technologie avec un incroyable potentiel de rupture dans la manière d’interagir avec le numérique. C’est ce potentiel qu’il fallait matérialiser dans un premier Christophe Chedal Anglay - citation 1objet pour donner à voir un scénario d’usage et commencer à nouer quelque chose de l’ordre du désir avec des utilisateurs. Dans un premier temps, je ne saisis pas forcément tous les enjeux de cette technologie, qui d’ailleurs continue d’évoluer, mais il y a cette idée extrêmement séduisante : la numérisation directe de ce que l’on trace avec un stylo ordinaire sur du papier normal, sans intermédiaire. La grande différence avec une tablette de type Wacom est qu’avec la techno iskn on écrit sur du papier et, surtout, avec un véritable instrument d’écriture – et non avec un stylet qui n’est jamais qu’une souris augmentée. Et cela me parle d’emblée, parce que je suis convaincu que ce qui intéresse fondamentalement les gens dans la numérisation de l’écriture, c’est de conserver le geste d’écrire. Ce geste, la technologie d’iskn le capture dans son intégralité, tel qu’on le pratique sur un carnet de notes, et dans toute sa précision.

Concrètement, comment avez-vous travaillé  avec iskn pour arriver à un premier dessin ?

Avec iskn, j’ai en quelque sorte inventé une manière différente pour un designer d’accompagner les startup – plus itérative et plus réactive que le schéma classique du cabinet extérieur qui débarque avec trois ou quatre propositions élaborées à partir d’un brief bien ficelé et bien en phase avec un plan marketing. Il n’y avait rien de tout cela chez iskn à l’époque ! J’ai proposé Christophe Chedal Anglay - citation 2à l’équipe d’avancer sans brief, de travailler de manière itérative. Le but était de produire du visuel à montrer à des utilisateurs, de récupérer leur feedback pour améliorer la proposition et, au final, arriver à un vrai brief.

Cette approche, basée sur l’échange, me correspond et je l’étends aujourd’hui à ma façon de travailler avec les entreprises établies. J’ai de plus en plus envie de travailler au cœur des équipes, avec les équipes, et d’apporter le design très très en amont, donc de casser le processus habituel. Une startup est le cadre idéal pour ça. La construction collaborative du brief crée de l’adhésion. C’est déjà du design.

Comment naît la première ébauche ?

Au cours des conversations avec iskn, il m’est venu des scénarios d’usages et des formes possibles. J’ai formalisé très rapidement celle qui me paraissait la meilleure, celle que j’avais vue mentalement dès nos premiers échanges : l’image de la feuille de papier, avec un léger mouvement de drapé et une idée de finesse pour pouvoir insérer l’objet dans un bloc-notes. Christophe Chedal Anglay - citation 3C’était l’ambition de départ et j’ai dessiné le premier prototype en une demi-journée. Avec ce premier dessin, on évoquait bien la légèreté et la finesse de la feuille de papier. Évidemment, les composants électroniques que l’on avait au départ ne permettaient pas de s’insérer entre deux feuilles de papier… et il fallait fabriquer ce premier objet avec des moyens de prototypage classiques : à ce stade de développement, nous n’avions accès à aucun outil de production industrielle. Quoi qu’il en soit, avec cette première matérialisation, nous avions quelque chose à montrer, à ceci près que nous n’avions fait que la moitié du chemin. L’autre moitié, c’était le stylo ! J’avais dit très tôt à l’équipe d’iskn « on ne réussira rien de vraiment bien si on ne travaille pas sur le couple tablette-stylo ». Il fallait réfléchir au type d’instrument d’écriture qu’on voulait développer et d’autant plus vite que l’opération Kickstarter se profilait !

premiers croquis

Les premiers croquis de Christophe

Le premier prototype ne ressemble pas du tout au produit iSketchnote présenté pour la campagne Kickstarter… Il y en a donc eu un deuxième ?

Oui, avec un brief plus précis cette fois. Grâce au premier prototype, iskn a été en mesure de déterminer le type de personnes à qui adresser le produit. Kickstarter se présente comme le moyen de faire un test live pour valider cette cible, en l’occurrence les sketchnoters. C’était très malin de la part d’iskn parce que les sketchnoter ont un univers graphique, formel et design très caractéristique : un type de dessins et de langage un peu « codé » en termes de couleurs, d’épaisseur de traits, etc. Ils utilisent un certain type de stylos et ont un support fétiche : le carnet de croquis. De tous ces éléments se dégage une image qui constitue pour moi un vrai brief. Christophe Chedal Anglay - citation 4Ce que je dessine alors est une couverture intelligente pour iPad, avec une référence explicite au carnet Moleskine. La Slate actuelle se profile mais n’est pas encore tout à fait là. Elle apparaît vraiment lorsque l’équipe décide, en réponse aux demandes des backers du Kickstarter, de sortir la techno incorporée dans la couverture d’iPad pour en faire un objet à part : une ardoise, reprenant les codes de l’ardoise d’écolier, avec une surface d’écriture noire et un cadre de couleur mais très minimaliste. C’est ce deuxième prototype qu’iskn a présenté au Consumer Electronic Show de Las Vegas en janvier 2014 – une nouvelle occasion de recueillir des avis et, au retour du CES, d’affiner le design en vue de passer à la production.

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Christophe au travail sur la Slate en février 2014

Pour cette troisième étape, la priorité est d’imposer le langage d’iskn en se détachant sensiblement de la référence à l’univers d’Apple et tout en affirmant le concept d’ardoise, avec deux choses : la couleur gris ardoise et, malgré les contraintes techniques d’épaisseur, une idée de finesse. Pour cela, j’ai utilisé un jeu de chanfreins qui donne l’illusion de la finesse et qui fait que, quand on retourne la Slate, on retrouve le cadre évoquant une ardoise traditionnelle.

A suivre…